Les Avatars – L’Ordre, l’Ombre et les Serments

Prologue

Malgré l’apparente douceur du temps, le fond de l’air était frais et humide. L’automne était bien avancé et l’hiver promettait d’être, cette année encore, bien froid. Ce n’était pas le premier que Tarkin passait dans ces contrées si éloignées de sa terre natale, mais il pressentait que ce serait l’un des derniers.

S’ils avaient pu l’entendre penser, certains au village auraient cru qu’il souhaitait que Tarod le rappelle au royaume des morts. Vu son grand âge et la vie qu’il avait menée, cela aurait pu être légitime. Mais il n’en était rien. Ses pensées étaient plus que jamais tournées vers la vie. Il avait encore un bout de chemin à parcourir sur cette terre. Il le savait. Tout comme le fait qu’il était conscient, en son for intérieur, que quelque chose était sur le point de se produire, bien qu’il en ignorât encore la nature.

Depuis qu’il s’était installé dans le Royaume Vardak à l’est des Terres Varrodenes, il avait appris à ses dépens à se fier à son intuition. Il ne l’avait pas écoutée, quelques années auparavant, quand les Varrodens avaient été en guerre contre les Khidalii de Zheala, et il l’avait amèrement regretté. C’est pourquoi, maintenant que la situation semblait se répéter, il ne pouvait ignorer le tiraillement qui prenait ses entrailles à chaque fois qu’il pensait à son futur dans le village.

Il ne comptait plus les années qu’il avait vécues à Galtiekar parmi les guerriers des Marches du sud. À tel point qu’à l’échelle de la vie de n’importe quel homme qu’il y avait rencontré, il était maintenant un ancien. Il aurait même pu véritablement se considérer comme l’un d’entre eux, les us et coutumes vardaks n’ayant plus de secrets pour lui. Mais c’était sans compter sur ses différences indéniables qui le démarquaient d’eux aussi sûrement qu’une étoile étincelante au milieu d’un ciel d’encre.

Tarkin était originaire d’un petit village de Neverie en bordure du royaume d’Arod. Et bien qu’ayant passé la majeure partie de sa vie dans la ville de Therebia dans les Terres Laukares, il incarnait l’archétype du peuple venant de ses contrées natales. Il était d’une taille qu’il jugeait ni trop grande, ni trop petite. Et même si des années d’entraînement au maniement des armes avaient sensiblement renforcé sa musculature, rien de son allure chétive ne laissait paraître la force et l’agilité dont les siens faisaient preuve. Ses yeux oscillaient entre le vert et le noisette selon les caprices du temps et il avait la peau cuivrée, tout comme les reflets que le soleil avait pu donner à ses cheveux dans sa jeunesse.

Autant dire qu’il n’avait pas grand-chose en commun avec les Vardaks. Car bien qu’ils aient eux aussi la peau cuivrée, leur intelligence et leur habileté au combat se ressentaient dans chacun de leurs traits. Même s’ils n’étaient pas parmi les plus grands des peuples Varrodens, ils n’en restaient pas moins imposants. Leur maintien était fier, leurs yeux aussi noirs que leurs longs cheveux, et de prime abord, il semblait aussi difficile de déchiffrer leurs pensées que de faire tomber la neige en été.

Tarkin était encore en apprentissage au moment où son Maître l’avait envoyé dans ces contrées reculées. À l’époque, ne sachant pas ce qu’il devrait y trouver, il n’avait eu que la Source pour guider ses pas. Il avait dû s’accoutumer au climat d’un pays et à la façon de vivre d’un peuple qu’il n’avait connu qu’à travers des livres d’histoire et des récits de batailles. Il ne s’était établi nulle part, avait survécu comme il avait pu, gagnant son pain grâce à son Aptitude de Guérisseur. Jusqu’à ce que sa route le mène à Galtiekar.

Du fait qu’il soit un étranger, son arrivée dans le village avait été remarquée. Bien qu’ils soient restés courtois, ses habitants l’avaient traité avec une certaine distance, pour ne pas dire froideur. Mais il avait su à quoi s’en tenir. Tarkin avait suffisamment étudié les Varrodens pour savoir que les hommes de son espèce n’étaient pas vus d’un bon œil dans ces terres. Bien que les étrangers venant de Therebia, comme lui, soient tolérés pour des raisons plus ou moins évidentes, ils étaient tout autant craints.

Il fallait dire que l’histoire que les Varrodens avaient en commun avec l’Ordre et la Manipulation n’était pas des plus paisible. Presque un millénaire les séparait de l’époque où Torin, l’ancien chef de l’Ordre, avait révélé leur nature maléfique, les avait chassés de Therebia, exterminant au passage tous leurs Manipulateurs. Aussi terrible que ce soit, l’Ordre avait agi pour le mieux et des lois très dures avaient été proclamées. Du moins, c’est ce que prônait le Conseil. Mais selon Tarkin ainsi que le reste de ses frères Arkhans, avoir agi de la sorte avait été aussi absurde qu’excessif et la méfiance du reste des Varrodens envers toute forme de Manipulation n’en était devenue que plus vive.

Depuis, Torin était mort et grâce au nouveau chef de l’Ordre, les choses avaient lentement évolué. C’est pourquoi, même si les Manipulateurs Varrodens n’étaient toujours pas admis à Therebia, au moins n’étaient-ils plus systématiquement supprimés. Mais la généralisation des croyances sur la nature maléfique de leur Aptitude et des centaines d’années de terreur avaient gravé en eux une peur viscérale de la Manipulation.

Plusieurs fois à Galtiekar, Tarkin avait assisté impuissant à des scènes durant lesquelles des parents reniaient leurs enfants quand ceux-ci faisaient preuve de l’Aptitude. Malheureusement pour ces jeunes, ils étaient alors, au mieux, considérés comme des parias, au pire, traités comme des démons. Dans ce cas, s’ils ne se donnaient pas eux-mêmes la mort pour avoir déshonoré leur famille, ils étaient condamnés à l’exil et plus jamais personne ne revoyait leurs visages.

Depuis son arrivée au village, le Guérisseur avait vu naître presque deux générations de Vardaks et la troisième n’était pas loin. En restant discret avec ses dons et en s’adaptant à leur rythme de vie, il avait réussi à se faire accepter par les villageois et s’y était même fait des amis. Peut-être le temps passé parmi eux lui permettrait d’avoir raison de leurs peurs.

Même si l’Ordre ne leur donnait plus d’éducation et redoutait qu’ils utilisent leurs Capacités, Tarkin espérait sincèrement pouvoir changer les choses et protéger la prochaine génération de Manipulateurs Varrodens. Les Braels. Mais même s’il avait réussi à rallier certains guerriers à sa cause, il ne pouvait être certain d’y parvenir et le moins qu’il puisse faire était d’éviter à d’autres jeunes de vivre des drames comme il en avait tant vu. C’était sa mission d’Arkhan, qu’il soit controversé ou pas.

Il ne doutait pas que le printemps prochain passerait au rythme des unions des différents couples qu’il avait vus se former. Il se demandait maintenant combien parmi eux verraient leurs vies changées par l’arrivée d’un Manipulateur au sein de leur famille.

Perdu dans ses pensées, son regard se promenant sur l’immensité de la forêt qui s’étendait devant lui, le Guérisseur se fit surprendre par Terneg. Chef du conseil et du village, ce dernier était aussi devenu son ami le plus proche dans cette région reculée.

Le Vardak arriva à sa hauteur, tranquille.

‒ La réunion vient de se terminer, Tarkin.
‒ Je sais.

La voix se perdit quelque peu dans la bourrasque qui les frappa soudainement.

‒ On ne t’y voit plus assez souvent ces derniers temps. Les autres commencent à se poser des questions.
‒ Alors ça ne changera pas beaucoup de leurs habitudes.

Il ne retint pas son rire. Puis il prit une grande inspiration, faisant ainsi entrer dans ses poumons l’air frai venant des hauteurs du sud. Il sentit encore une fois le tiraillement qu’eurent ses entrailles en même temps que des images mêlées de sensations désordonnées apparaissaient dans son esprit.

– Quelles nouvelles ? demanda Terneg.

Le Guérisseur se concentra sur les quelques images qu’il avait réussi à saisir. De jeunes chasseurs en train de courir, un troupeau. Une jeune femme aux yeux d’un bleu profond. Un cadeau. Il soupira.

– Les jeunes vont bien, mais il semblerait que l’une d’entre eux n’en ait encore fait qu’à sa tête. Toujours la même.

Ce fut au tour de Terneg de rire doucement.

– Qu’ils profitent encore un peu de leur liberté tant qu’ils le peuvent. Les accords de mariage ont été signés avec plusieurs familles des villages voisins. Beaucoup verront leur vie bousculée en rentrant.
– J’en ai bien peur…
‒ Tu n’as rien vu d’autre ?
– Si c’était le cas, je te le dirais immédiatement. Je ne perçois rien de plus que d’habitude. Les frontières khidalii sont ce qu’elles sont. La guerre est aussi proche de nos portes aujourd’hui qu’elle l’était hier.

Le Guérisseur, sans quitter la forêt des yeux, essaya d’imprimer dans sa mémoire le peu d’indices qu’il avait pu tirer du vent. Puis d’un geste absent, il froissa le bout de papier qu’il avait dans la main. La guerre n’était pas la seule chose qui l’inquiétait. Outre le retour de son frère Levias à Therebia, les nouvelles de la cité n’étaient pas des meilleures. Un de ses amis lui avait confirmé que les tensions entre les Branches s’intensifiaient, que le Haut Conseiller Arkhan était tombé malade… Quelques jours plus tôt, son autre frère Kerian lui avait aussi fait part de son inquiétude en lui annonçant qu’il rentrait également. Quoi qu’il soit en train d’arriver, jamais le futur n’avait été aussi incertain.

Il regarda enfin le vieil homme qui se tenait à ses côtés. Terneg et lui avaient pour ainsi dire le même âge et pourtant, à les comparer, on aurait pu penser que Tarkin était son cadet, voire même son fils.

‒ Je suis désolé que mon don de vision ne soit pas aussi précis que ce que je voudrais. Mais je suis avant tout Guérisseur.
‒ Je ne t’en veux pas. Nous ne connaissons que trop bien la menace pour avoir passé nos vies à la combattre. Que s’accomplisse ce qui doit l’être, aussi difficile que cela soit pour toi ou pour nous. Nos destins à tous sont entre les mains de Primael.
– Ça, ce n’est qu’une question de point de vue, mais tu n’es pas encore prêt pour cette leçon.

Du coin de l’œil, Tarkin regarda son ami sourire. Il aimait le taquiner sur le fait qu’ils ne croient pas au même dieu. Mais après toutes ces années, le Vardak ne semblait plus s’en offusquer. Ce dernier ajouta plus sérieusement :

‒ Ne t’en fais pas pour tes visions. Le passé nous a appris à nos dépends que parfois, trop en révéler peut précipiter les choses dans une direction que nous ne pourrions prévoir.
‒ Tu penses encore à ton fils ?
‒ Comment pourrais-je faire autrement ?

Quelques minutes passèrent pendant lesquelles les deux hommes regardèrent le soleil se coucher à l’ouest derrière les pics les plus élevés des montagnes qui les entouraient. Puis Terneg rompit de nouveau le silence :

‒ Les derniers jeunes devraient être de retour de la chasse demain. Il faudra ensuite définitivement se préparer à l’hiver. En espérant que rien ne viendra perturber la nouvelle année…
‒ Puisse Tahura t’entendre.

Terneg le regarda du coin de l’œil et ils rirent en cœur.

+++

De la fenêtre de son bureau ovale, Idriel avait une vue imprenable sur la Citadelle et la ville qui s’étendait à ses pieds. La Onzième lunaison approchait de son terme, mais les habitants de Therebia ne semblaient pas s’en apercevoir. Il ne les voyait pas à proprement parler, mais il savait d’expérience qu’ils poursuivaient leurs activités comme si l’hiver ne viendrait jamais. Et comme tous les ans depuis des siècles, ils seraient surpris par les premières gelées.

Mais ce n’était pas ce qui préoccupait l’homme qui faisait maintenant les cents pas.

La recrudescence de Novices inquiétait le Conseil Restreint. À cause des Khidalii, mais surtout des Varrodens, car ils savaient qu’une augmentation de Novices chez les uns se traduisait par la même chose chez les autres. Et maintenant, les Conseillers s’impatientaient quant à la mission qu’ils lui avaient confiée avant même qu’il ne devienne leur Chef.

Plus que jamais, ils lui demandaient des résultats. Mais plus que jamais, il avait les mains liées, car il était partagé entre ses idéaux Arkhans et son devoir de Chef de l’Ordre. Les premiers le poussaient à protéger une population que le deuxième le forçait à réprimer.

Jusque-là, il avait cru bien gérer la situation. Mais des rumeurs de mécontentement se faisaient de nouveau entendre dans les couloirs de l’école et des alliances entre les différentes Branches étaient visibles. L’homme sans âge espérait simplement que ses élèves aient été à la hauteur de ses attentes, sans quoi ils signeraient leur fin à tous.

Sans nouvelles d’eux depuis tant d’années, c’est tout ce qu’il lui restait. L’espoir qu’ils réussissent leur mission là où il avait échoué. Qu’ils fassent ce qu’ils pensent être le plus juste avant que tout ne recommence.

D’un air absent, il caressa la pierre rouge qui brillait à l’un de ses doigts. Au moins, il savait comment les choses se termineraient pour lui.

Il jeta ensuite un regard à un petit livre posé sur son bureau, seul héritage de sa vie passée. Seul témoignage que sa terre natale ait un jour existé. Les Chroniques d’un Chasseur de Pierres.

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